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  • Mathias Matallah

Episode 1 : Le Réavie de tous les dangers

Mis à jour : 11 oct 2019

L'assurance santé est en crise ; les assureurs santé vont devoir réinventer leur métier dans les deux à trois ans à venir



A l’origine conçu comme une réunion des réassureurs vie, Réavie, dont la 30ème édition se déroule en ce moment à Cannes, est devenu au fil des années une rencontre annuelle des assureurs santé et, des ambitions d’origine, il n’est resté que le nom. Les raisons de cette inflexion sont simples : les assureurs santé sont bien plus nombreux que les réassureurs vie et le business qu’ils permettent aux organisateurs de réaliser est autrement plus juteux que celui que génèrerait une manifestation réservée à une poignée de caciques de la réassurance qui font de toute façon le déplacement.


La nuée de consultants, dirigeants de SSII, avocats et autres prestataires attirés par la présence de très nombreux professionnels de l’assurance donne de plus en plus à cette réunion annuelle des allures de foire aux bestiaux où les conférences ne sont qu’un alibi, l’essentiel de l’activité se déroulant dans les cocktails où le champagne coule à flots et dans les cafés et restaurants situés à proximité de l’hôtel Majestic.


L’édition 2019 est dérangeante à bien des égards et j’ai choisi de ne pas y aller, pour la première fois depuis très longtemps. J’avais fini par m’habituer à la transformation progressive d’une manifestation de qualité en foire aux bestiaux. J’ai beaucoup plus de mal à accepter de participer à une farce tellement énorme qu’elle finit par s’apparenter à une provocation.


Les derniers mois ont été marqués par des évènements très importants dans le domaine de la santé. La crise des urgences a mis en lumière une crise systémique d’un système de santé qui n’arrive plus à garantir au plus grand nombre un accès à une médecine de qualité.


Un rapport parlementaire récent sur la prise en charge de la psychiatrie en France décrit une situation digne d’un pays du tiers-monde alors que cette branche de la médecine est le premier poste de dépenses de santé, loin devant les cancers et les maladies cardiovasculaires.


La mise en place progressive des 100% audioprothèse, dentaire et optique, qui équivaut dans les faits à une nationalisation des réseaux d’assureurs, marque un tournant historique des politiques publiques en matière d’assurance santé, l’administration Macron mettant ouvertement en cause l’utilité des opérateurs complémentaires dans le financement du système de santé.


Ces sujets sont-ils abordés à Réavie ? Que nenni, un seul des nombreux ateliers de la manifestation est consacré à la santé. Il prétend pompeusement traiter le sujet du parcours de soins mais il se trouve que son animateur, responsable d’un des réseaux d’opticiens qui vont boire le bouillon après la mise en place du 100% optique, n’a à ma connaissance aucune expertise en économie de la santé…


Sur tous les vrais sujets d’actualité, le silence est assourdissant. Bien sûr, on pourra m’objecter que le programme est décidé des mois à l’avance et qu’il ne peut donc pas s’adapter en temps réel à l’actualité. Je ne suis pas d’accord ; dans une manifestation sérieuse, un programme se modifie si l’actualité le justifie, ce qui est le cas. Et l’argument n’est de toute façon pas opposable pour ce qui concerne le reste-à-charge zéro mis en place par le gouvernement, dont les modalités sont connues depuis 15 mois.


Alors pourquoi ce silence ? Sur les urgences et la psychiatrie, il est clairement lié au fait que les assureurs santé n’ont rien à dire, aucune proposition à faire et qu’ils préfèrent se faire oublier le temps que l’orage passe. Il suffit de scruter attentivement leur activité sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte. Le problème est que l’orage ne passera pas : nous sommes à un point d’inflexion où le système de santé s’est à ce point dégradé qu’il ne sera plus possible de calmer la colère des soignants et des patients avec des mesures cosmétiques et des réallocations de lignes budgétaires.


Il faudra donc forcément que les assureurs santé se posent la question de leur implication potentielle dans cette actualité, sous peine de se faire tondre la laine sur le dos par des pouvoirs publics désargentés qui vont devoir mobiliser des moyens financiers importants pour colmater les brèches avant que la maison santé toute entière ne s’effondre. Ce ne sera clairement pas à l’occasion de Réavie et c’est bien dommage.


Sur les 100% optique, dentaire et audioprothèses, la situation est un peu différente. Les assureurs santé, qui ne sont pas idiots, loin de là, ont parfaitement compris le message du gouvernement. La Mutualité avait déjà perdu son influence sous les présidences de Nicolas Sarkozy et François Hollande mais elle était encore respectée comme un corps intermédiaire certes en déclin mais dont l’influence n’avait pas totalement disparue. Le lobby des assureurs restait puissant mais l’assurance santé n’était pas sa priorité.


L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron a marqué un tournant. Pour lui et son équipe, la Mutualité est une antiquité dont ils ne comprennent pas vraiment l’utilité et l’assurance santé dans sa globalité une survivance coûteuse et inutile d’une période révolue, celle de l’après-guerre. Ils sont très sensibles au discours des médecins sur l’importance des frais de gestion et de commercialisation des organismes complémentaires et la remise en cause radicale de situations acquises ne leur fait pas peur.


L’assurance santé vit-elle pour autant ses derniers instants ? Certainement pas. Tout d’abord parce que cette nationalisation de fait ne fait pas partie, contrairement au reste-à-charge zéro, des promesses de campagnes du candidat Macron. Ensuite parce que l’agenda du gouvernement dans le domaine de la santé et de la protection sociale est beaucoup trop chargé.


Une réforme des retraites extrêmement périlleuse va mobiliser une bonne partie de l’énergie de l’équipe en charge de ces dossiers. A cela s’ajoutent une crise des urgences qui dure beaucoup plus longtemps que prévu, une crise de la psychiatrie en gestation et probablement une crise grave à venir à l’hôpital dans sa globalité. La probabilité d’ouverture d’un nouveau chantier sensible, qui impacte des dizaines de milliers d’emploi, est donc aussi probable qu’une invasion du Pôle Nord par des pygmées.


Le répit ne sera pour autant que de courte durée et ne dépassera sans doute pas la fin du quinquennat. En cas de réélection, probable faute d’adversaire crédible, du président sortant, le sujet pourrait être mis rapidement à l’ordre du jour. Le zéro reste-à-charge sur les soins coûteux vide l’assurance santé de l’essentiel de la substance qui lui restait. La tentation de la nationalisation risque donc d’être grande, et ce d’autant qu’il faudra trouver des ressources et des gains de productivité pour financer la reconstruction d’un système de santé en ruine.


Les assureurs santé vont donc devoir réinventer leur métier dans les deux à trois ans à venir. Rude tâche pour une profession très conservatrice et averse à l’innovation. C’est possible, à condition de faire un diagnostic lucide de la situation actuelle et de sa genèse, puis de faire les bons choix pour l’avenir.


Nous verrons dans les articles futurs de cette saga en six épisodes qu’il faudra pour cela admettre puis corriger 20 ans d’errements stratégiques et de choix à contrecourant de l’histoire, bref faire une vraie révolution culturelle. Il faudra donc faire preuve de beaucoup de courage, de lucidité et de capacité de rupture avec l’existant et seuls les meilleurs survivront à cette sélection naturelle brutale et accélérée.


Mathias Matallah, CEO


A suivre : L'assurance santé en crise #2 : Une profession sous pression

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